L’UEFA a franchi un cap rarement vu dans l’histoire du football institutionnel. Dans une lettre adressée directement à la FIFA, l’instance européenne a exigé la préservation de toutes les preuves liées au projet controversé de Gianni Infantino, menaçant explicitement de poursuites judiciaires. Ce n’est plus un désaccord entre technocrates du football : c’est une confrontation ouverte, aux allures de procédure pré-contentieuse, entre les deux plus grandes organisations du sport mondial.
Le conflit a atteint une nouvelle dimension. Après avoir contraint Infantino à reculer sur son projet, l’UEFA ne se contente pas de savourer la victoire. Elle veut des comptes. Et elle le dit clairement, par écrit, avec des avocats en arrière-plan.
Quel projet a mis le feu aux poudres ?
Pour comprendre la violence institutionnelle du moment, il faut revenir à l’origine du conflit. Gianni Infantino, président de la FIFA depuis 2016, a régulièrement tenté d’imposer des réformes de grande ampleur au calendrier international et au format des compétitions. La Coupe du monde des clubs à 32 équipes, lancée à l’été 2025 aux États-Unis, en est l’exemple le plus récent. Mais derrière ces réformes se cache une logique constante : étendre l’emprise financière et politique de la FIFA sur l’écosystème du football mondial, au détriment des fédérations continentales.
L’UEFA, gardienne de la Ligue des champions et des intérêts des grands clubs européens, s’est régulièrement retrouvée en première ligne de cette tension. À chaque fois qu’Infantino a poussé un projet capable de remettre en question le calendrier européen ou les droits commerciaux, la réaction de Ceferin — président de l’UEFA jusqu’en 2027 — a été ferme. Cette fois, elle est judiciaire.
Le projet précis qui a conduit à cette mise en demeure n’est pas encore rendu public dans ses détails, mais la formulation de la menace de l’UEFA est sans ambiguïté : « Ne détruisez pas les preuves. » Cette injonction, dans le vocabulaire juridique, est celle qu’on adresse à une partie adverse avant d’entamer une procédure. Elle sous-entend que des documents, communications ou décisions internes pourraient être utilisés comme pièces à charge.
Une guerre de pouvoir qui dure depuis dix ans
La tension entre UEFA et FIFA ne date pas d’hier. Elle s’inscrit dans une rivalité structurelle que le football institutionnel peine à résorber depuis l’ère Blatter.
En 2015, la chute de Sepp Blatter dans le scandale de corruption du « FIFA Gate » avait ouvert une brèche : l’UEFA espérait alors reprendre la main sur la gouvernance mondiale du football. L’élection d’Infantino en 2016, présenté initialement comme un candidat de compromis soutenu par l’UEFA, s’est rapidement transformée en désillusion. Le nouveau patron de la FIFA a rapidement construit son propre camp, diversifié ses soutiens vers les fédérations africaines, asiatiques et sud-américaines, et pris ses distances avec l’Europe.
Depuis, les sujets de friction se sont multipliés : Super Ligue européenne (que la FIFA n’a pas soutenu mais n’a pas clairement condamné), Coupe du monde biennale (projet finalement abandonné sous la pression de l’UEFA et de la communauté internationale), format de la Coupe du monde des clubs, calendrier international surchargé. À chaque épisode, l’UEFA a résisté. Mais jamais elle n’était allée aussi loin sur le terrain juridique.
Que signifie concrètement la menace de l’UEFA ?
Une mise en demeure de préserver des preuves — en droit, une « litigation hold » — est un signal d’une gravité particulière. Elle indique que la partie qui l’envoie envisage sérieusement d’engager une procédure judiciaire ou arbitrale. Dans le contexte du sport international, cela passe généralement par le Tribunal arbitral du sport (TAS), basé à Lausanne.
L’UEFA disposerait de plusieurs axes d’attaque potentiels. Premier angle : la violation des statuts FIFA et des accords de coopération entre les deux instances. Second angle : un préjudice financier ou commercial subi par les compétitions européennes, au premier rang desquelles la Ligue des champions, dont la nouvelle formule à 36 clubs a été lancée cette saison. Troisième angle : un manquement aux procédures internes de consultation et de validation des projets ayant un impact sur le calendrier mondial.
Si l’UEFA devait aller jusqu’au TAS, ce serait une première d’une portée considérable. Jamais la confédération européenne n’avait formellement attaqué la FIFA devant une instance arbitrale sur un sujet de gouvernance. Le football mondial entrerait alors dans une zone d’incertitude juridique et institutionnelle dont personne ne peut mesurer précisément les conséquences.
Ligue des champions : les enjeux financiers derrière la guerre politique
Derrière la rhétorique institutionnelle, il y a de l’argent. Beaucoup d’argent. La Ligue des champions dans son nouveau format, inauguré en 2024-2025, génère des revenus estimés à plus de 4 milliards d’euros par saison pour l’UEFA et ses clubs participants. La phase de ligue, avec ses huit matchs garantis par club, a profondément modifié l’économie du football de club européen.
Tout projet de la FIFA qui viendrait concurrencer ou perturber ce modèle est donc perçu comme une menace directe. La Coupe du monde des clubs à 32 équipes, jouée en juin-juillet 2025, en est l’illustration parfaite : elle a mobilisé des joueurs en dehors de tout cadre conventionnel, sans accord préalable clair avec les ligues nationales ni avec l’UEFA, et a nourri un contentieux profond sur la propriété des droits d’image des joueurs pendant la compétition.
Pour les clubs français comme le Paris Saint-Germain ou l’Olympique de Marseille, candidat au retour en Ligue des champions, cette guerre de pouvoir entre les deux instances a des conséquences très concrètes. Un calendrier surchargé, c’est moins de temps pour préparer les matchs de championnat, plus de risques de blessure pour les joueurs internationaux, et une pression accrue sur des effectifs déjà sollicités à l’extrême.
L’Afrique, enjeu géopolitique au cœur du bras de fer
La crise UEFA-FIFA a aussi une dimension africaine que les observateurs du continent ne doivent pas ignorer. Depuis son arrivée à la tête de la FIFA, Infantino a fait de l’Afrique un terrain prioritaire de conquête politique. Il a multiplié les déplacements sur le continent, promis des investissements, défendu l’attribution de la Coupe du monde 2030 à l’Espagne, au Portugal, au Maroc et à trois pays d’Amérique du Sud — avec des matchs inauguraux au Maroc et en Argentine.
Cette proximité avec les fédérations africaines et la CAF lui a permis de consolider une base de votes aux congrès FIFA. En retour, le football africain espère obtenir des places supplémentaires en Coupe du monde (9 ou 10 slots en 2026), une Coupe du monde des clubs plus ouverte, et une redistribution plus équitable des revenus FIFA.
Mais si le conflit avec l’UEFA débouche sur une procédure judiciaire longue et paralysante, c’est tout ce calendrier de promesses qui risque d’être bloqué. Le Maroc, qui co-organise la Coupe du monde 2030, a tout intérêt à ce que les deux instances trouvent un terrain d’entente avant que le chantier diplomatique et logistique de l’événement ne soit compromis par une guerre de tranchées institutionnelle.
Infantino peut-il encore reculer ?
Le président de la FIFA a déjà reculé une première fois. Mais est-ce que la pression judiciaire de l’UEFA va l’amener à négocier, ou au contraire à durcir sa posture ?
Infantino est un politique habile. En dix ans à la tête de la FIFA, il a survécu à des scandales, contourné des oppositions et réformé l’institution à son image. Il sait aussi que l’UEFA reste un partenaire incontournable : sans les clubs européens, sans la Ligue des champions, sans les droits TV du Vieux Continent, le football mondial perd une part essentielle de sa valeur commerciale.
Il est probable que, derrière les menaces juridiques, des négociations aient déjà commencé en coulisses. Le langage des avocats est parfois le préalable à celui des diplomates. Mais le fait que l’UEFA ait franchi cette ligne rouge — menacer officiellement la FIFA de poursuites et lui demander de conserver des preuves — marque une rupture de confiance durable, quelle que soit l’issue immédiate du conflit.
Ce qu’il faut retenir — et la suite à surveiller
L’UEFA a envoyé un message d’une clarté absolue : l’époque où la FIFA pouvait imposer ses projets sans en payer le prix politique et juridique est révolue. Cette menace de poursuites, adossée à une demande de préservation de preuves, est le signal d’un conflit qui va durer.
Les prochaines semaines seront décisives. Le congrès FIFA prévu à l’automne 2026 pourrait servir de terrain de règlement — ou d’escalade. La question de la répartition des revenus entre FIFA et confédérations continentales, déjà sensible, reviendra au centre du débat. Et la préparation de la Coupe du monde 2026 aux États-Unis, Canada et Mexique, puis 2030 au Maroc et en Espagne-Portugal, impose à toutes les parties de ne pas laisser une guerre juridique dégénérer en paralysie institutionnelle.
Une chose est en jeu bien plus grande que des ego de dirigeants : la cohérence d’un football mondial qui, s’il veut conserver sa légitimité, ne peut pas se permettre de se déchirer en public.
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Source : Foot Mercato








